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Patrimoine Culturel Patrimoine naturel Changement climatique

Comprendre l’interprétation des patrimoines

Au détour d’une crique, d’un sentier, d’une plage de la baie des îles d’Or, une roche tordue brille de mille paillettes. Sous la surface de l’eau, un herbier de posidonie ondule, le plus vaste de France continentale. Sur un promontoire, un fort veille encore sur la rade. Tout cela est là, sous nos yeux… et pourtant, on peut passer devant sans rien voir. Pour qu’un lieu nous parle, il faut que quelqu’un nous en donne la clé. C’est le travail de l’interprétation. Mais de quoi s’agit-il, au juste ?

  • Interpréter un patrimoine, est-ce la même chose que l’expliquer, ou le décrire ?
  • Pourquoi un parc national éprouve-t-il le besoin d’« interpréter » plutôt que de simplement informer ?
  • Quelle histoire le Parc national raconte-t-il, sur un territoire qui va des contreforts du massif des Maures aux grandes profondeurs sous-marines ?
  • Et finalement, quel rôle chacun – habitant, visiteur, partenaire – peut-il jouer dans ce récit ?

Tour d’horizon pour savoir, comprendre… et pouvoir raconter autour de soi !

Donner du sens

Imaginez un panneau au bord d’un sentier. Il indique : « Micaschiste, roche métamorphique ». C’est exact, c’est utile… et on l’oublie cinq minutes plus tard.

Imaginez-en un autre. Il vous raconte que ces roches tordues, dressées sur la tranche vers le ciel, ont été pressées et chauffées au cœur de la terre, puis plissées par de violentes collisions entre plaques tectoniques. Que ces chocs répétés ont fini, au fil des millions d’années, par faire apparaître la petite mer intérieure qui s’étend sous vos yeux. Vous ne regardez plus la même pierre.

Voilà toute la différence : le premier panneau nomme, le second donne du sens. Et ce sens ne s’arrête pas à la pierre. Cette roche tordue nous parle de forces qui nous dépassent, d’un temps qui n’est pas le nôtre, d’un monde qui ne cesse de se transformer sous nos pieds. À travers elle, c’est notre place dans le vivant, humains et non-humains, et notre façon d’habiter un monde en mouvement que l’on se met à interroger.

Alors, comment faire pour qu’un territoire entier – des îles, un littoral, des fonds marins – raconte non seulement sa propre histoire, mais aussi ce qu’il peut nous apprendre, ici comme ailleurs.

D’où vient l’interprétation ?

L’interprétation est née à la fin du XIXe siècle, avec les premiers parcs nationaux américains. Des écrivains, des naturalistes, des scientifiques, inquiets de ce que l’on risquait de perdre, ont voulu protéger des espaces d’exception… et apprendre à les comprendre pour mieux s’y attacher.

À Port-Cros, cette histoire a une résonance particulière : c’est ici qu’est né, avec André Malraux et Marceline Henry pour figures de proue, le concept de parc national à la française. Aujourd’hui, face au changement global et sur un territoire élargi, le Parc s’est doté d’un schéma d’interprétation, adopté en mars 2024 : une façon de raconter ensemble ce territoire pour mieux le comprendre, et donc mieux le préserver.

Décrire, informer, interpréter : trois façons de parler d’un lieu

On confond souvent ces trois mots, qui ne disent pourtant pas la même chose. 

  • Décrire, c’est donner un nom à ce que l’on voit : « micaschiste », « table d’orientation ».
  • Informer, c’est aller un cran plus loin et expliquer : comment cette roche s’est formée, quelles espèces vivent ici.
  • Interpréter, c’est autre chose : c’est donner du sens. Révéler ce que l’on ne voit pas, changer le regard, faire réfléchir et inspirer, en reliant ce que l’on découvre à notre imaginaire et aux enjeux d’aujourd’hui. 

Les trois se complètent, mais seule l’interprétation crée un lien sensible avec le lieu : elle touche autant qu’elle explique.
 

Pourquoi interpréter ? Ce que l’on cherche à provoquer

Quand on prend le temps de comprendre un lieu, quelque chose change. 

D’abord, on découvre ce qui ne se voyait pas au premier regard : l’histoire cachée d’une crique, ce qui se joue sous la surface de la mer, le sens d’un paysage que l’on croyait connaître. 

Puis le regard se transforme : on ne voit plus tout à fait de la même façon un sentier, une plage ou une falaise. 

Et, souvent, on se met à réfléchir : quelle place laissons-nous au sauvage ? Comment concilier découverte et préservation ?

C’est tout l’enjeu de l’interprétation : révéler, changer le regard, faire réfléchir, sans imposer de réponse toute faite.

Dans un espace protégé comme le Parc national, cet enjeu est aussi très concret. En donnant du sens, on aide chacun à comprendre pourquoi il est important de réguler les flux de visiteurs, à quoi servent les règles qui protègent le territoire, pourquoi certains secteurs fragiles méritent d’être épargnés. Les habitants et les acteurs locaux s’approprient leur territoire, les visiteurs adaptent leurs gestes, et chacun mesure le rôle qu’il joue, et l’influence qu’il a, sur l’évolution des lieux.

Une histoire à raconter : le schéma d’interprétation

Pour que le territoire parle d’une seule voix, le Parc s’est doté d’un schéma d’interprétation. Derrière ce nom un peu technique, une idée simple : un scénario, c’est-à-dire la trame de la lecture du territoire que l’on propose, l’histoire que l’on a choisi de raconter. Elle repose sur une idée forte, qui rend les traits les plus saillants du territoire, et se déploie en séquences autour d’un fil conducteur.

Ce n’est pas un énième outil de valorisation culturelle ou touristique, mais un cadre partagé, du continent aux îles, pour les équipes du Parc national, les partenaires et les habitants. Et il n’a de sens que s’il est adopté : ce récit ne sera réussi que si les habitants et celles et ceux qui font découvrir le territoire (guides, médiateurs, acteurs locaux) y adhèrent et s’y retrouvent. C’est à travers eux, bien plus que sur des panneaux, qu’il prendra vie.

Quatre portes d’entrée sur un territoire « brutalement vivant »

Placez-vous sur l’une des trois îles d’Or, ou sur le rivage continental. Où que vous soyez, la même impression vous gagne : celle de contempler une petite mer intérieure, comme refermée sur elle-même, bordée d’un côté par les îles, de l’autre par la côte.

Cette baie, ce sont des forces telluriques qui l’ont façonnée : des plaques qui se percutent, des roches pliées, des reliefs tourmentés dont les falaises gardent la trace. Sur ces reliefs, la vie a trouvé un terrain propice, à terre comme en mer. Leurs bords rocheux, protecteurs, ont ensuite attiré les fortifications, témoins des échanges et des convoitises au fil des siècles. Et sous la surface reposent tous ceux que l’on ne voit pas : épaves de navires, de l’Antiquité au XXe siècle, sous-marins, avions… Lieu de contemplation, qui a nourri peintres, écrivains et scientifiques, ce territoire est aujourd’hui en pleine mutation : il vit, et il compose déjà avec les changements globaux.
Géologie, biodiversité, histoire, inspiration : autant de portes d’entrée pour lire un même paysage, un territoire « brutalement vivant ».

Brutal, parce que tout y est rude : les forces qui l’ont façonné, le mistral, le soleil, une histoire tumultueuse. Vivant, parce que de cette rencontre entre la terre, le ciel et la mer jaillit, par instants soudains, une vie foisonnante : un bloom de phytoplancton, une floraison de posidonie, les premières tortues caouannes qui sortent du nid… Derrière le calme apparent de la baie, les forces du vivant se rejoignent, se confrontent, s’enrichissent mutuellement.

Et quelle que soit la porte que l’on pousse, on débouche sur la même question : que nous disent les changements globaux, et comment s’y adapter ? Par la géologie, on parlera d’érosion et d’un trait de côte qui bouge. Par la biodiversité, d’espèces exotiques envahissantes, d’incendies, de températures qui montent. Par l’histoire et les patrimoines, d’usages qui n’ont cessé de se métamorphoser, et de ce que ces mémoires nous apprennent sur notre capacité à nous adapter. Par l’inspiration et la création, de ce que l’on invente aujourd’hui pour s’adapter. C’est cette alchimie, et ce qu’elle dit de notre avenir commun, que le schéma d’interprétation propose de raconter, du continent aux îles.
 

Un récit qui se construit à plusieurs

Ce récit est né d’un regard posé sur le territoire, à terre comme en mer, puis il s’est nourri de la parole de plus de 100 personnes qui le connaissent chacune à leur façon : historiens, scientifiques, gestionnaires de sites culturels, guides… Autour de la table, on s’est demandé quels lieux se prêtaient le mieux au récit, et comment parler à chacun, selon le temps dont il dispose.

Aujourd’hui, il commence à se laisser voir : une signalétique repensée aux portes du Parc, une exposition sur le port de Saint-Pierre à Hyères, des visites guidées qui évoluent, de nouveaux dispositifs d’accueil, des résidences de créations artistiques et même des ateliers de recherche-création avec l’école d’art de Toulon Provence Méditerranée, autour de trois mots : « Ecotone », « Corridors », « Profondeurs ».

Mais c’est dans la rencontre que ce récit prend vie : avec celles et ceux qui parcourent le territoire, le montrent, le racontent. Et pourquoi pas vous, la prochaine fois que vous irez vous y promener ?

Pour résumer

Interpréter un patrimoine, ce n’est pas simplement le nommer ou l’expliquer : c’est révéler ce que l’on ne voit pas, changer le regard et faire réfléchir. À Port-Cros, cette démarche s’incarne dans un récit commun, « Brutalement vivant » : celui d’une petite mer intérieure, creuset où la vie, les roches, les récits et les rêves se sont toujours rencontrés. Un récit qui n’a de sens que s’il est partagé : en comprenant ce territoire, chacun peut à son tour en devenir le porte-parole.